Haïti, travail précaire et exclusion sociale

                Dans tous les coins du monde, pour se réaliser complètement, l’être humain doit inévitablement se doter de la capacité de répondre à un ensemble de besoins afin qu’il puisse s’intégrer dans la structure sociale. Pour répondre à cette condition, le travail comme activité de production de richesses ou de services se constitue comme l’un des moyens pouvant permettre à l’individu de jouir d’une certaine reconnaissance et de tisser des liens à l’intérieur du tissu social. Ce qui sous-entend que le travail se révèle comme l’un des éléments d’appartenance d’un individu à la société. Cependant, le travail ne répond pas toujours à sa fonction d’intégration et de reconnaissance qui lui est assigné : c’est le cas par exemple du travail précaire qui est une sorte de déviation du rôle social du travail (Paugam : 2000). Selon Rogers (1991), le travail précaire se définit comme un emploi qui n’est pas régulier et permanent. Ce concept multidimensionnel recouvre plusieurs aspects. Le premier aspect est relatif à la continuité du travail ; les emplois sont de courtes durées et leurs renouvellements sont incertains. Le second aspect concerne la notion de contrôle du travail ; la sécurité du travail n’est pas assurée parce que les travailleurs ne contrôlent pas les conditions de travail, de salaire ou de rythme de travail. La troisième dimension de la notion de précarité se focalise sur l’idée de protection qui englobe la couverture sociale, la lutte contre la discrimination, les licenciements injustes ou des conditions de travail inacceptables. La dernière dimension est celle du revenu : les emplois précaires sont peu rémunérés dans un contexte de pauvreté et d’insertion sociale défavorable. Serge Paugam se situant d’un point de vue microsociologique dans sa théorie de la disqualification sociale présente le travail comme principal élément d’insertion des individus dans la société. Selon lui, la disqualification est un processus par lequel les liens d’un individu à la société s’affaiblissent progressivement en passant par des étapes de fragilités, de dépendance puis de rupture. Paugam montre qu’un individu au chômage a des chances d’entrer dans un processus qui le mènera progressivement à la marginalisation par la perte de la reconnaissance d’autrui. En effet le travail précaire comme activité à temps partiel, temporaire, contractuel, saisonnier et occasionnel n’est-il pas un chemin menant à l’exclusion sociale ?

Du travail précaire en Haïti.         

On comprend bien que l’emploi, comme forme principale du travail, est considéré comme le fondement de l’existence. La précarité relève du caractère de ce qui est fragile, c’est donc un travail dont la durée n’est pas assurée : elle est instable, passagère. La situation est telle en Haïti que la majorité des emplois ne permettent pas aux personnes et aux familles d’assumer leurs responsabilités élémentaires et de jouir de leurs droits fondamentaux. Il se dégage une forme d’insécurité dans les conditions de vie en Haïti, ce qui peut amener à des conséquences plus ou moins grave et définitives. Cette précarité dans les emplois par rapport aux revenus, les conditions de travail et l’incertitude dans les contrats, ceci peut conduire cette majorité à des situations de grande pauvreté. Les situations financières compromettent gravement les chances des Haïtiens de reconquérir leurs droits et de réassumer leurs responsabilités par eux-mêmes dans un avenir prévisible. Le travail et les revenus sont des conditions évidentes pour placer l’individu dans la société dans la zone de sécurité. 

De la pauvreté et de l’exclusion sociale en Haïti.

La pauvreté est cette situation où l’individu manque de moyens matériels, d’argent et de ressource. Personne n’a besoin de se faire rappeler que l’on vit dans un pays pauvre ou les conditions minimales d’existences sont à déterminer. Considérant les indicateurs tels que le salaire ou le revenu (logement, emploi, santé), la situation omniprésente de pauvreté en Haïti aide à comprendre que la majorité de la population vit donc au seuil de la pauvreté. Pauvreté en ce sens est défini comme cette situation de vie des individus qui n’ont pas pu répondre à leur besoin (logement, santé, éducation, loisirs) et que même à partir d’un salaire, ils n’arrivent pas à subsister à leur existence. Ainsi nous comprenons que l’une des caractéristiques de ceux qui sont dans des emplois précaires, c’est qu’ils vivent dans des situations de pauvreté ou tendent à vivre un jour dans cette situation de pauvreté si la donne ne change pas.

Comprendre l’exclusion ici au sens de Paugam c’est parler de la disqualification sociale en Haïti, c’est donc se référer à ceux qui sont tenus à l’écart par cet affaiblissement ou cette rupture dans les liens entre l’individu et la société au sens de la perte de protection et de la reconnaissance de ces derniers. C’est donc ce cas où l’individu est très vulnérable face à l’avenir. Il est dans un travail qui ne procure aucun estime de soi, qui ne garantit aucune condition de survie. C’est être dans un emploi qui répond si faiblement à vos besoins que l’on se sent exclu par rapport aux normes d’existence dominantes au sein de la société. C’est ici qu’on peut attribuer à cette situation dans le terme de Serge Paugam de l’invasion dans la société haïtienne d’une forme de pauvreté dont celui-ci appelle ’’pauvreté disqualifiante’’. Cette forme de pauvreté étant susceptible de se développer dans des sociétés confrontées à une forte augmentation du chômage et des statuts précaires sur le marché du travail. Contextualisant le cas de notre pays Haïti, il revient donc de parler d’une pauvreté disqualifiante par rapport aux emplois précaires. Ainsi l’exclusion est alors au grand jour et constitue une crainte collective car elle touche une grande proportion de la population. Cependant, ce qu’il faut comprendre de cette situation, c’est qu’on peut noter la précarité dans les emplois soit par l’incertitude dans les contrats (durée indéterminée), soit dans les conditions physiques de travail (conditions inadéquates de travail), soit par la question du salaire (salaire précaire), soit également des situations ou les trois se combinen. On voit cette catégorie de personnes bien spéciales qui touchent le plus : ce sont ces personnes qu’on voit comme ménagères, comme ouvriers dans les industries, comme bef chenn… On peut constater aussi qu’ils habitent les milieux défavorisés, marginalisés et stéréotypés. Pour eux, on voit donc que précarité, pauvreté et exclusion se confondent, et c’est à ce niveau que Paugam nous parle donc de pauvreté disqualifiante (insatisfaction au travail et instabilité au travail), ce cas ou l’individu travaille pour un salaire exécrable, dans des conditions humiliantes établies sur une certaine incertitude dans le contrat. En bref, un travail qui ne donne pas à répondre aux plus simples besoins élémentaires et fondamentaux.

A cet ordre nous constatons que le travail précaire est susceptible de faire chuter l’individu dans la hiérarchie sociale et peut conduire à l’exclusion. De ce fait, pour empêcher ce décrochage par rapport à la dynamique sociale en Haïti, l’instauration d’une politique prenant en compte les inégalités socio-économiques et culturelles est nécessaire. Ce qui permettra de donner à tous l’accès aux droits sociaux fondamentaux afin que puisse anéantir le processus de reproduction sociale, car les individus en situation de travail précaire (bef chenn, ramasseurs d’immondices, femmes de ménage) viennent le plus souvent des classes sociales défavorisées. De plus, une politique d’inclusion doit être instaurée afin d’assurer l’insertion professionnelle des jeunes diplômés issus de toutes les classes sociales et pour se faire il devrait y avoir dans ce contexte une prise de conscience et une crainte collective du risque d’exclusion, étant donné le nombre grandissant des personnes tombant dans cette catégorie, par les autorités responsables ainsi que la classe pensante.

 

 
 
 
Bibliographie
  • Vents d’Ouest : 255-294.
  • Paugam Serge, «Les formes contemporaine de la pauvreté et de l’exclusion en Europe » Etudes rurales [En ligne] ,159-160/, mis en ligne le 09 mars 2006, consulté le 1 septembre 2016.URL :http//:etudesrurales.revues.org/70.
  • Paugam Serge (1991). La disqualification sociale. Essai sur la nouvelle pauvreté. Paris : Presses Universitaires de France, 254 pages.
  • Paugam Serge(1998), Les formes contemporaines de la pauvreté et de l’exclusion, Le point de vue sociolgique.In : Genèses, Femme, famille, individu, pp.138-159
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Vita PIERRE

Vita PIERRE

Je suis Vita PIERRE, haïtienne. Je suis Juriste de formation. Étudiante en Travail social. Je suis cette amante têtue de la vie, fane de la joie, je souris donc sans cesse. J'écris pour dire mes soucis, et mes verbes. Que ma poesie vous tue!
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